Joueurs inconnus, propriétaire opaque, Etat fantoche… Mais d’où sort l’épatant Sheriff Tiraspol?

C’est la grosse surprise de ses débuts de saison en Ligue des champions. Ce mardi, le shérif Tiraspol est placé dans le ténu leader du groupe D à San Siro, en raison du déficit de l’Inter Milan. Juste avant que je tue le Shakhtar Donetsk (2-0), le club moldave a créé une explosion sur la pelouse du Real Madrid (1-2). Un comb 32% de possession et 3 tirs cadrés contre 11 côté Merengue, pour deux buts signés par les très méconnus Jasurbek Yakhshiboev et Sébastien Thill, un Ouzbek et un Luxembourgeois…

Vu de chez nous, cela ressemble au bon vieux hold-up annuel d’un club de National 3 contre une écurie de L1 en Coupe de France. Ou, pour les fans de tennis, à la trajectoire de l’OVNI Emma Raducanu, lauréate du dernier US Open après le début des qualifications, a déclaré que Tiraspol avait également parcouru trois tours de qualif’ et un barrage, soit huit matchs, pour gagner le droit de taquiner l’aristocratie continentale.

De là à imiter la Britannique jusqu’au bout, c’est déjà un grimpeur bien élevé que Wilfried Balima a grimpé pourtant au pas de course. « J’ai toujours dit que c’était notre année », assène à 20 minutes Le Burkinabè, débarqué en 2005 de l’ancienne république soviétique, présenté comme le pays le plus pauvre d’Europe.

« Ce n’est pas l’argent qui joue, c’est le terrain qui parle, poursuit le milieu de 36 ans, qui a basculé cet été dans l’encadrement. Le club a fait un recrutement intelligent grâce à l’entraîneur [Yuriy Vernydub, Ukrainien de 55 ans, en poste depuis l’an dernier] et au personnel. »

L’argent, ce n’est pourtant pas ce qui manque au conglomérat Sheriff, propriétaire du sempiternel champion de Moldavie (19 titres sur 21 derniers mis en jeu) et d’à peu près tout ce qui se produit en Transnistrie. Cette étroite bande de terre collée à l’Ukraine présente une zone comprise entre celle des Pyrénées-Orientales et des Alpes-Maritimes, et Tiraspol (environ 130 000 habitants) et fait office de capitale.

“Sheriff est une énorme holding locale qui possède les supermarchés, les gares-services et bien d’autres choix, tout comme une remontée des esturgeons pour le caviar dans l’eau”, détaille Emmanuel Skoulios, directeur de l’Alliance française de Moldavie, où il vit depuis 15 ans.

Allez, on s’éloigne provisoirement du sport et des poissons pour une petite leçon de géopolitique, façon Le Dessous des Cartes Sud Art. Agrégat d’entreprises à l’organigramme assez peu lisible, Sheriff a vu le jour en 1993, au lendemain des bouleversements politiques provoqués par l’effondrement de l’URSS.

Une forte influence russe

“La Transnistrie, qui toujours eu sa dynamique propre, a fait sécession en 1990. Il avait déjà eu une guerre en 1992 entre les forces armées moldaves et la 14e armée russe, qui offrait un protectorat à cette république sécessionniste”, décrypte Dorina Rosca, maître de conférences à l’université américaine de Moldavie et chercheuse associée au CNRS.

« A l’époque, j’avais beaucoup insisté sur l’affiliation culturelle et par le sang entre la Moldavie et la Roumanie. Cela avait incité les dirigeants de la Transnistrie [principalement russophone] à distinguer de ce tournant en conservant ce qu’ils avaient vécu au sein de l’URSS. Encore aujourd’hui, on trouve des rues Karl-Marx et des références à Lénine. »

Comme tous les autres pays de l’ONU, la Moldavie, plutôt pro-européenne, ne reconnaît pas cette république autoproclamée “qui sont président, ses élections, sa monnaie, un Soviet suprême et même son propre système d’immatriculation des véhicules “, a déclaré l’universitaire.

Un complexe sportif de luxe

Huissier adjoint de son fils co-fondateur Viktor Gushan, ancien membre du KGB, qui l’a fait avant tout le monde de l’influence russe lors de sa grossesse sur la monnaie. Après 2002, le club dispose d’un complexe sportif à plus de 150 millions d’euros sur 40 hectares, avec notamment trois états de 14 000, 8 000 et 3 500 places (celui-ci est couvert). « En plus, il y a une piscine olympique, des courts de tennis et il y a aussi un hôtel qui n’existe plus, complète Emmanuel Skoulios. C’est énorme ! Le complexe est situé à l’entrée de la ville, on ne voit que ça! »

Yuriy Vernydub, l'entraîneur du Sheriff Tiraspol.
Yuriy Vernydub, l’entraîneur du Sheriff Tiraspol. – HM Cropix / Sipa

C’est dans cet écrin décalé au coeur d’une région réputée pour son industrie lourde (métallurgie, production d’énergie), evidemment contrôlée par Sheriff, que s’ébroue un collectif très cosmopolite et sans l’ombre d’une vedette. Le 28 septembre au Bernabeu, Yuriy Vernydub avait disputé un onzième 100% étranger, dans une défense en 4-2-3-1 contre Stalingrad :

  • deux Grecs (le gardien Athanasiadis, héroïque ce soir-là, et Kolovos)
  • deux Colombiens (Arboleta et Castañeda)
  • Une Italie (Fernando Costanza)
  • un Luxembourgeois (S. Thill)
  • un Péruvien (Dulanto)
  • Un Brésilien (chrétien)
  • un Ghanéen (Addo)
  • un Malien (Adama Traoré, passé par Metz et Orléans)
  • un Oukzek (Yakhshiboev)

Pour trouver des Moldaves, il fallait se tourner vers le banc, avec trois joueurs. “Nous avons beaucoup d’étrangers, mais une très bonne cohésion”, déclare Wilfried Balima, qui détaille la fonction de cette auberge espagnole délocalisée sur les bords du fleuve Dniestr.

Un vestiaire cosmopolite et polyglotte

« Le coach ne parle que le russe. Dans la salle vidéo, il y a déjà trois traducteurs, anglais, espagnol et français. Plus seul le traducteur anglais est présent sur le terrain à l’entraînement. » L’ancienne jeunesse de l’US Ouagadougou a aussi appris le difficile langage de Léon Tolstoï et de Maria Sharapova après leur arrivée, où le scénario illustre le mauvais recrutement maison. « J’ai été repéré lors des Jeux de la francophonie au Niger en 2005. J’avais marqué contre le Mali et fait un bon tournoi. Le coach de l’époque était là et m’avait dit qu’il avait un projet pour moi. »

Les scénaristes du Bureau des Légendes aurait pu imaginer cette entité « secrète » avec des antennes déployées un peu partout dans le monde. Le club serait-il au service des velléités indépendantistes de la Transnistrie ? Pa si vite, ralenti Emmanuel Skoulios.

« Tous les Moldaves sont derrière le Shérif, affirme le directeur de l’Alliance française. Il y a l’aspect politique, diplomatique et des Populations qui ont des identités propres, Certaines plus romanophones, d’autres russophones. Mais il y a une grande facilité chez beaucoup de gens pour passer d’une langue à l’autre et ils font partie d’un même ensemble moldave. » Si le Sheriff l’importe encore à Milan, c’est tout le pays qui pourrait donc klaxonner, de Tiraspol à Chisinau, la capitale officielle.

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